L’Égypte

Depuis 1992, l’Institut Européen d’archéologie Sous-Marine mène dans la rade d’Alexandrie et en baie d’Aboukir des recherches selon une démarche scientifique et des méthodes de travail adaptées à cette zone fortement polluée et soumise à d’intenses sédimentations naturelles.

Confrontées aux témoignages des auteurs classiques, grecs et latins, et à l’ensemble des découvertes précédentes, elles ont ainsi permis d’établir une cartographie détaillée du Portus Magnus d’Alexandrie et de ses abords, et parfois d’étudier la structure des installations et bâtiments qui s’élevaient jadis près des palais : port royal, Timonium, Péninsule du Poseidium, île d’Antirhodos, môles antiques, etc. Ces découvertes confirment le caractère exceptionnel de la cité, dont les dispositions naturelles avaient été utilisées avec génie pour faire du site un complexe parfaitement adapté à un intense trafic. L’accès par la mer au port oriental d’Alexandrie de nos jours

À une trentaine de kilomètres au Nord-Est d’Alexandrie, la baie d’Aboukir était à coup sûr le site du littoral égyptien qui promettait les plus belles découvertes archéologiques. Comme pour le Port oriental d’Alexandrie, le projet de recherche avait pour ambition de déterminer avec exactitude la topographie antique des zones à présent submergées de la région Canopique. La démarche scientifique adoptée visait à réaliser des prospections géophysiques et géologiques, enrichies de l’enregistrement des données archéologiques issues de la fouille. Les travaux entrepris dès 1996 en baie d’Aboukir ont permis de déterminer les contours de la région canopique submergée, la position des principaux gisements archéologiques, ainsi que le tracé du lit de l’ancienne branche occidentale du Nil. Il apparaissait qu’un vaste triangle de terre de 10 km de hauteur et de 10 km de base avait été, à la suite des phénomènes d’effondrement et de lente subsidence, submergé par les flots. C’est sur cet espace englouti que, jadis, prospéraient les villes de Canope et Thônis-Héracléion, citées par les textes anciens. En définitive, les approches géophysique et géologique, suivies des procédures de repérage, d’inventaire et de fouilles archéologiques systématiquement appliquées, ont rendu possible une première vision globale de la région canopique submergée et du Portus Magnus d’Alexandrie. Les découvertes effectuées, grâce au travail d’une équipe pluridisciplinaire et à une approche novatrice en archéologie sous-marine, demeurent encourageantes à plus d’un titre. Les plans des villes et monuments se précisent d’année en année. Bien entendu, les sites archéologiques majeurs, localisés et identifiés, avec certitude pour certains, par la découverte de preuves épigraphiques et d’objets remarquables, exigent des fouilles et des études qui demanderont des décennies de recherche. Les résultats soulèvent aussi de nombreuses questions auxquelles les recherches futures tenteront de répondre. Quoi qu’il en soit, ils sont les prémices de découvertes à venir qui feront resurgir du passé un pan entier oublié de l’histoire du Delta égyptien.


À Alexandrie, les campagnes de topographie, de sondages et de fouilles archéologiques ont permis, pour la première fois, de donner un panorama complet du célèbre Portus Magnus fondé sur les observations faites in situ. La topographie obtenue est très différente de celles qui avaient été imaginées jusqu’alors d’après l’interprétation des textes.



Les terres et infrastructures portuaires submergées se situent à une profondeur maximale de 6,5 m. Si nous estimons que la ville antique avait été placée à une hauteur de 2 m au-dessus du niveau de la mer, nous pouvons en déduire que les effondrements successifs conjugués à des élévations du niveau marin ont causé un écart de plus de 8 m entre les terres et installations et leur niveau d’origine. Le Portus Magnus est maintenant cartographié dans son ensemble. Pour la première fois, on dispose d’une vision précise du port alexandrin, tel qu’il se présentait à l’époque romaine, avant les grandes destructions qui ont modifié la topographie des lieux.

Les Quartiers Royaux commençaient au cap Lochias, qui fermait à l’est le grand port où se déployaient les galères, réservées à l’usage exclusif du roi. Les traces de l’infrastructure portuaire restent visibles sur le sol grâce à ses môles et à sa longue digue de protection qui, selon Strabon, «le cachait de la vue des hommes». L’île d’Antirhodos, propriété privée des rois, faisait également partie des Quartiers Royaux. Cette île, entièrement dallée, a été redécouverte à un tout autre endroit que celui imaginé par les historiens. Sa branche centrale, longue de 300 m, possède une vaste esplanade qui fait face au Caesarium. L’entrée de ce dernier, sur la côte antique, est déterminée par les points où se dressaient les «aiguilles de Cléopâtre».

Sur l’esplanade ont été dégagés les restes de fondations d’un palais dont l’existence est encore attestée par Strabon à la fin de la période lagide. Ils ont pu être datés du IIIe siècle av. J.-C. La partie centrale est parsemée de nombreux vestiges dont des fûts de colonnes de granite rose. Sur une branche secondaire de l’île, une belle statue de prêtre d’Isis (SCA 449) portant un vase osiriaque et deux sphinx a été découverte. L’un d’entre eux (SCA 450) présente l’effigie du roi Ptolémée XII, père de Cléopâtre VII. La présence de cette sculpture signifie qu’un sanctuaire dédié à Isis devait se trouver sur l’île.

Un petit port, très bien protégé, est inclus entre les deux branches de l’île et une jetée. Il est bordé par des quais et par la grande esplanade où s’élève le palais. Les recherches ont montré que cette île avait été aménagée probablement avant la fondation d’Alexandrie et que de grands travaux y ont été exécutés ultérieurement vers le milieu du IIIe siècle av. J.-C. L’occupation de cette île est attestée après la fin de l’époque ptolémaïque par le mobilier archéologique trouvé et la présence de bases de statues (SCA 535, 536, 537, 547) datant du règne de Septime Sévère et de Caracalla.

La péninsule du Poseidium formait un coude de terre s’avançant dans le port. À son extrémité nord, un puissant brise-lames protégeait le port royal des galères. Les vestiges d’un temple d’époque romaine ont été mis au jour au point de jonction du rivage antique. À l’extrémité d’une digue de la péninsule, se développant vers le centre d’un bassin portuaire, les fouilles ont révélé des soubassements datant de la fin du Ier siècle av. J.-C. et des réaménagements de la période des Antonins. L’identité des ruines n’est pas certaine, mais on sait, grâce à Strabon, que Marc Antoine avait fait construire le Timonium, un petit palais-sanctuaire au bout d’une digue du Poseidium. Il souhaitait s’y retirer et vivre une vie de reclus après sa défaite à Actium contre son rival Octave. Les ruines de la fin de l’époque lagide seraient-elles celles du lieu de retraite du célèbre général romain? Les fouilles en cours le dévoileront peut-être.


Site du Timonium (carte bathymétrique): Les résultats topographiques et archéologiques semblent désigner les importants vestiges d’un bâtiment, construit sur un môle situé à l’extrémité d’une digue partant de la péninsule du Poseidion, comme ceux du Timonium.

Plusieurs grands bassins portuaires étaient aménagés entre le cap, la péninsule, l’île, le brise-lames et les digues. Les navires, même de fort tirant d’eau, pouvaient aisément accoster le long de nombreux quais. La côte antique des Quartiers Royaux a pu être retrouvée. Par là même, ces découvertes montrent que l’avancée sur la mer à l’aide de remblais apportés lors des travaux d’aménagement exécutés aux XIXe et XXe siècles n’a pas recouvert entièrement la zone submergée à la suite des phénomènes de subsidence et d’effondrement des terres. Cette côte antique, visible sur toute la partie orientale du Portus Magnus, est parfois dallée et supporte de nombreux vestiges architectoniques et de beaux restes de statuaire.

À l’ouest du Portus Magnus, face à l’Heptastadium, se trouvait un port qui protégeait cette longue chaussée voulue par Alexandre. Ses digues construites de grands blocs calcaires formaient un rempart contre les attaques de la mer. Il disposait de bassins parfaitement adaptés à la réception des navires en attente de transit du port Est au port Ouest qui donnait accès au trafic intérieur de l’Égypte. En effet, selon les textes, deux passages contrôlés par des forts étaient aménagés dans cette digue, et permettaient de passer de l’un à l’autre des deux ports. À cet endroit se trouvaient aussi de grands chantiers navals qui ont donné le nom de Navalia à cette partie du Portus Magnus.

Deux passes donnant accès au grand port ont été cartographiées. La passe principale, vers le milieu de la rade, était bordée à l’ouest par un grand rocher immergé. La passe secondaire, plus étroite, permettait la navigation des navires entre ce rocher et l’île de Pharos. Tout proche, devait s’élever le célèbre phare. À ce jour, compte tenu des résultats topographiques et géologiques confrontés aux témoignages littéraires, et en l’absence de preuve archéologique démontrant une autre position, on peut émettre l’hypothèse raisonnable que le phare devait se trouver sur le rocher situé entre les deux passes.

Rien de visible ne demeure aujourd’hui de ce prestigieux monument qui a fait l’admiration des contemporains. Ses vestiges sont probablement recouverts par l’énorme masse du brise-lames ouest actuel, qui relie le fort Qait Bey au grand rocher central, maintenant submergé et recouvert en grande partie par les blocs de l’ouvrage moderne.

La disposition du Portus Magnus apparaît maintenant dans toute sa splendeur. Son agencement s’est révélé plus fonctionnel que ne l’avaient imaginé les historiens. Au fur et à mesure des découvertes, on pouvait constater que les ingénieurs lagides, puis romains, avaient utilisé les dispositions naturelles des lieux avec une intelligence remarquable, et avaient fait de ce site un puissant complexe portuaire fort bien adapté à un intense trafic. La disposition des ports intérieurs et les nombreux monuments qui le bordaient devaient certainement donner à ce grand port, emporion de l’Égypte à l’époque lagide et romaine, un aspect extraordinaire.

Franck Goddio, «La redécouverte des sites: Alexandrie» in Trésors engloutis d’Égypte, Catalogue de l’exposition, Éd. du Seuil, 2006, PP. 50-53


À plus de 6 km de la côte, face à l’orient de la zone de Canope Est, une vaste concentration de ruines a été découverte.

Dans ces environs, les prospections ont mis en évidence l’ancien lit du Nil correspondant à la branche canopique. Les fouilles ont permis de dégager un mur d’enceinte de plus de 150 m de long. Il enserrait vraisemblablement un temple.



La découverte du naos (SCA 0457) (chapelle monolithe qui contenait l’image du dieu principal vénéré dans le sanctuaire) dédié à «l’amon du Gereb» et les indications de la célèbre stèle du Décret de Canope ont permis d’apprendre le nom de la ville dans laquelle il s’élevait: Héracléion. Une trouvaille vint encore confirmer l’identité des lieux: une plaque d’or (SCA 0876) inscrite en grec indiquant que le roi Ptolémée III avait fondé (ou rénové) en ces lieux un sanctuaire dédié à Héraclès.

Autre découverte extraordinaire: une stèle intacte de granite noir (SCA 0277), doublet de la stèle de Naucratis, fut récupérée sous un mur, à proximité du naos, dans ce même sanctuaire. Ce texte consacre en égyptien de tradition une décision que le fondateur de la
e dynastie, Nekhtnebef de Sébennytos (alias Nectanébo Ier), avait prise en l’an 1 de son règne (novembre 380 av. J.-C.), donc peu de temps après son avènement, en faveur du temple de Neith, patronne de Saïs et protectrice des dynasties précédentes. Une dîme serait désormais prélevée sur le volume des taxes régulièrement perçues par l’État, d’une part sur les biens et productions des Grecs de Naucratis, d’autre part sur les importations qui leur parvenaient de la mer par la branche canopique. Le texte nous transmettait du même coup le nom égyptien du site: «Pharaon ordonne que cela soit consigné sur la présente stèle érigée à la bouche de la mer des Grecs, dans la ville nommée la Thônis de Saïs.»

La découverte simultanée de ces deux documents épigraphes assure les identités des lieux et résout une énigme de géographie historique. Elle éclaire les textes des auteurs anciens: l’Héracléion des Grecs n’était autre que la Thônis des Égyptiens. Le site se présente comme une péninsule localisée entre plusieurs bassins portuaires à l’est, communiquant les uns aux autres, et un lac s’étendant à l’ouest. Cette localité commandait l’accès de la branche canopique. De par sa position géographique, elle était sous les Pharaons le principal port qui commerçait avec les mers grecques et le centre d’où l’on surveillait les navires étrangers. Les fouilles, au vu du matériel découvert, montrent que ce port connut une intense activité à l’origine de la prospérité de la cité. Plus de sept cents ancres antiques de diverses formes et une soixantaine d’épaves datant du VIe au IIe siècle av. J.-C., gisant sur les fonds, en sont le témoignage éloquent.

Dans le port relâchaient les bateaux qui s’acquittaient du droit de douane. Les marins, après un dangereux périple, y consacraient aux dieux des offrandes. De très nombreux vestiges de leurs dons parsèment le fond des bassins portuaires. Petites ancres votives de bronze, de plomb ou de pierre jouxtent des cupules, des récipients miniatures et des amulettes, fragiles et émouvantes preuves de voeux exaucés. Un canal plus important reliait les bassins portuaires au lac de l’Ouest en traversant Thônis-Héracléion. Des dépôts rituels y furent retrouvés, précisant le caractère sacré de cette grande voie qui desservait le sanctuaire. Ils rappellent l’intense activité religieuse en ces lieux et reflètent les cérémonies à Osiris-Dionysos entre Héracléion et Canope.

Bassins portuaires à l’est, un lac à l’ouest: un cordon littoral de dunes de sable séparait Thônis-Héracléion de la branche canopique du Nil.

D’importants monuments se trouvaient encore sur l’aire du temple. Proche du naos fut dégagé un grand bassin de granite rose (SCA 459). Son usage était probablement destiné à la célébration des mystères d’Osiris. Trois statues colossales de granite rose, hautes de plus de cinq mètres, d’un roi, (SCA 0279) d’une reine (SCA 0208) et de Hâpy (SCA 0281), dieu de la fertilité, de l’abondance et de la crue du Nil, rappellent de façon imposante la majesté du temple. Des statues de dieux et de personnages royaux de belle facture, de nombreuses statuettes de divinités en bronze et des instruments rituels illustrent les cultes et les rites du sanctuaire.

Une immense stèle bilingue de granite rose (SCA 529), datant du règne de Ptolémée VIII, atteste que le sanctuaire d’Héracléion conserva sous les Ptolémées une importance idéologique tant pour les Égyptiens que pour les Grecs.

Le faible nombre d’objets de l’époque romaine indique que celle-ci ne survécut pas à la mainmise sur l’Égypte par les vainqueurs de la dynastie lagide. Le grand sanctuaire de l’amon du Gereb (identifié à Zeus) et de son fils Khonsou (identifié à Héraclès) n’était-il pas un site privilégié de célébration de la continuité dynastique pour ces rois vaincus? L’occupation du site s’est poursuivie jusqu’à la fin du VIIIe siècle, et la présence byzantine, connue par les textes, est illustrée par la découverte d’éléments architectoniques modestes et de quelques bijoux et monnaies.

Au gré des missions se complète petit à petit le plan du grand emporion de l’Égypte, actif plusieurs siècles avant la fondation d’Alexandrie. Autour du temple majestueux s’étendait la cité, quadrillée d’un réseau de canaux. Les nombreux bassins portuaires en communication avec le Nil accueillaient au mouillage des navires de tout tonnage. Des marchandises transitaient vers le lac de l’Ouest, lui-même relié à la ville de Canope par un long canal. Cette voie d’eau était certainement l’exutoire du canal qui relia, au temps des Lagides, Alexandrie à Canope. Sur les îles et îlots s’épanouissaient des sanctuaires secondaires, des esplanades supportant des kiosques dominant les plans d’eau, et des habitations. La ville de Thônis-Héracléion, postée près de l’embouchure de la branche canopique qui la reliait à Naucratis, contrôlait le trafic maritime des navires entrant ou sortant d’Égypte. Elle servait aussi d’interface avec la région canopique intérieure pour la redistribution des marchandises grâce à un réseau de canaux qui assuraient une communication aisée entre ses bassins portuaires, Canope et l’arrière-pays.

Contours des terres et infrastructures immergées résultant des prospections électroniques et géologiques ainsi que des reconnaissances visuelles et des fouilles archéologiques.

Franck Goddio: « Héracléion, Thônis, La redécouverte des sites» in Trésors engloutis d’Égypte, Catalogue de l’Exposition, Éd. du Seuil, Paris, 2006. p. 59-65


Les travaux entrepris dès 1996 en baie d’Aboukir ont permis de déterminer les contours de la région canopique submergée, la position des principaux gisements archéologiques, ainsi que le tracé du lit de l’ancienne branche occidentale du Nil.

Il apparaît qu’un vaste triangle de terre de 10 km de hauteur et de 10 km de base a été, à la suite des phénomènes d’effondrement et de lente subsidence, submergé par les flots. C’est sur cet espace englouti que, jadis, prospéraient les villes citées par les textes anciens. L’analyse de ces découvertes et leur intégration à la connaissance de la géographie antique et à l’histoire, ainsi que les études du matériel archéologique, ont apporté des informations essentielles à la connaissance de cette région canopique, nommée aussi Héracléotique, en référence à l’existence, près de ses rives, du grand temple d’Héraclès.



À l’est du port moderne d’Aboukir fut identifiée une zone comportant de nombreux vestiges, dont certains correspondaient manifestement à ceux déjà découverts en 1933 par le prince Toussoun. Le site se présente comme un alignement de ruines, long de 150 m. Des fûts brisés de colonnes lisses de granite rose de divers diamètres sont associés à des blocs de construction calcaires, ainsi qu’à d’autres éléments architectoniques. Ce site est relié à l’ouest, par plusieurs constructions secondaires, à un édifice carré de 30 m de côté et conservé sur une hauteur de près de 3 m. L’ensemble de ces constructions, en accord avec le mobilier archéologique (bijoux, croix, monnaies et sceaux d’époque byzantine), appartient vraisemblablement à un vaste établissement chrétien. Des monnaies byzantines (SCA 0093, 0094, 0097, 0098, 0099, 0199, 0201, 0096, 0200, 0095) et islamiques (SCA 0100, 0101) ont également été découvertes en différents endroits.

Au nord de ces structures ont été dégagées, sous près de deux mètres de sable, les fondations bien conservées d’un mur d’enceinte de temple, long de 103 m, construit de grands blocs calcaires. La présence de ces vestiges révèle que sur ce site englouti existait le plus grand sanctuaire égyptien retrouvé à ce jour dans la région.

Les fouilles ont mis en évidence, entre ce monument et le complexe architectural chrétien, une zone de décharge où des statues avaient été jetées, probablement pour être débitées et servir à d’autres constructions. Des morceaux de granite, inscrits de hiéroglyphes, se sont révélés appartenir à une célèbre chapelle monolithe, unique en son genre, nommée le Naos des Décades (SCA 0161, 0162, 0163, 0164).

Parmi les fragments de statuaire, une remarquable tête de marbre du dieu Sérapis (SCA 0169), datant de l’époque ptolémaïque, appartenait jadis à une statue haute de plus de quatre mètres. Elle était l’effigie de la divinité principale du temple, en l’occurrence le Sérapéum de Canope, si bien attesté par les textes antiques et dont le dieu doué de pouvoirs guérisseurs miraculeux était visité par des pèlerins venus parfois de fort loin... Le rapprochement des textes anciens, lié à certaines constatations archéologiques, suggère l’hypothèse selon laquelle un établissement chrétien, bâti à côté d’un grand sanctuaire pharaonique, pourrait correspondre aux soubassements du martyrium de Saint-Jean et Saint-Cyr. Ce dernier fut construit, selon Ruffin d’aquilée, près du Sérapéum: «En effet, dans le sépulcre de Sérapis, quand on eut nivelé les édifices profanes, d’un côté s’éleva un martyrium, de l’autre une église» (Historiae ecclesiasticae, II, 26-27).


Les sites principaux de Canope-est en 2007 positionnés sur une carte bathymétrique.

De plus, l’idée selon laquelle les restes du temple égyptien appartiendraient au Sérapéum de Canope est confortée par plusieurs observations. La distance qui le sépare du temple d’Héracléion correspond à celle évoquée par les textes anciens. La taille de son temenos de pierre montre que ce monument était bel et bien un sanctuaire majeur. Les datations des objets retrouvés sur son aire attestent d’une occupation du monument et de ses environs à la période romaine et les fouilles font apparaître que le grand temple a été détruit par la main de l’homme avant l’effondrement des constructions chrétiennes. La presque totalité de ses pierres a disparu, à l’exception des assises de fondation. Le monument a apparemment servi de carrière.

L’établissement du complexe chrétien semble donc avoir profité de ces matériaux de construction des environs immédiats. Ce sanctuaire chrétien, qui a manifestement connu une période de prospérité au VIIe siècle, semble avoir subsisté durant l’époque islamique jusque vers le milieu du VIIIe siècle. Ces constatations sont à rapprocher des textes décrivant la destruction du grand Serapeum de Canope, en 391. Le païen Eunape (347 - début du Ve s.) est fort précis à ce sujet: «Les sanctuaires de Canope connurent le même sort, quand Théodose était Empereur, quand Théophile était le chef des maudits (...). Car ces gens-là déployèrent ensemble, pour attaquer nos sanctuaires, comme s’ils avaient eu affaire à des pierres, une ardeur de carriers, se lancèrent à l’assaut et, sans même alléguer une rumeur de guerre, détruisirent le sanctuaire voué à Sérapis et attaquèrent les offrandes (...). Du sanctuaire de Sérapis il n’y eut que le fondement qui ne fut pas emporté, à cause du poids des pierres, qu’il n’était pas facile de déplacer (...). Enfin ils introduisirent dans ces lieux sacrés des hommes appelés moine (...)» (Vie des philosophes, Aedesius).

Franck Goddio, « Canope Est, La redécouverte des sites » in Trésors engloutis d’Égypte, Catalogue de l’exposition, Éd. du Seuil, Paris, p. 56-59


La flotte qui avait transporté Bonaparte et ses savants en Égypte fût détruite par Nelson au cours de la fameuse bataille d’Aboukir dans la baie au nord-est d’Alexandrie, le 1er août 1798.

L’épave du vaisseau amiral de cette flotte, l’Orient, fût découverte par Jacques Dumas en 1983. En 1998, treize ans après la mort de son initiateur, la fouille de l’Orient a été reprise par Franck Goddio et se poursuit quelques années. Outre l’Orient, jaugeant plus de 2700 tonneaux et portant 126 canons, les frégates Artémise et Sérieuse ont été mises au jour. La Sérieuse, le plus petit bateau de la flotte, coula au cours d’une tentative désespérée pour barrer la route à la flotte britannique.


Une des cales de pompes de l’Orient

Sept ancres appartenant à différents navires ont été trouvées autour de l’Orient. Elles contribuent à reconstituer les positions exactes où se trouvaient certains navires juste avant l’explosion formidable qui détruisit l’Orient. Un des résultats les plus remarquables du travail de l’IEASM, dirigé par Franck Goddio, est la réalisatin de cartes détaillées des fonds marins de la baie d’Aboukir. Elles permettent de comprendre le positionnement des bateaux pendant la bataille et éclairent la tactique des deux camps ainsi que le déroulement du combat. La disposition des débris de l’épave de l’Orient et leur dispersion sur plus d’un demi-kilomètre carré, ont permis de conclure que le gigantesque vaisseau de guerre n’a pas été détruit par une explosion comme on le croyait jusqu’à présent mais par deux explosions presque simultanées.

En plus des canons, des armes et des munitions, de nombreux objets usuels ont été trouvés fournissant de précieuses informations sur la vie quotidienne à bord et sur l’équipage des navires. Par ailleurs de nombreuses monnaies d’or, d’argent et de cuivre en provenance de France ont été découvertes, certaines remontent à l’époque de Louis XIV, d’autres à celle de Louis XV, la majorité à l’ère de Louis XVI. Plus surprenantes encore, sont les pièces d’or de Malte, de l’Empire Ottoman, de Venise, d’Espagne et du Portugal qui laissent supposer qu’il pourrait s’agir d’une partie du trésor de Malte que Bonaparte, en route vers l’Égypte, avait pillé.

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